L’insomniaque

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Monologue écrit en résidence à la Chartreuse Villeneuve-lès-Avignon en 2006
Lecture au Théâtre de la Tête Noire, au Théâtre du Ring, au Théâtre de l’Ephémère

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(Extrait)

Elle

Une femme d’un rêve étrange et pénétrant
Et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre

Brune, blonde ou rousse ?
Aux cheveux bleus

Ebouriffée et patraque
Presque nue
A vif

Sa couleur ?
Ça dépend des peaux

Une cicatrice sur la cuisse

Son lieu ?
Un endroit vide
Seul un matelas nu sur le sol avec un drap mal plié

Les heures à quartz défilent et s’inscrivent sur le mur en hologramme
Ou égrenées par une voix extérieure

Tout le reste est imaginaire
Pas d’accessoires
Sons, chuchotements
Corps, chorégraphie

Son nom ?
Iso 13XY49592

23.39

Allongée sur le matelas, les yeux grands ouverts.
Immobile.

23.42

En fœtus.

23.47

Elle change de côté.

23.48

Son corps tourne.

23.56

Redressée, animal traqué.

23.59

Elle lève un bras et regarde fixement.
Sa main tremble.
Comme un trac.
Comme un manque.

0.00

Entendez-vous ?

0.09

Debout.

Quand le jour coule de l’autre côté de l’hémisphère, la nuit me prend à part et me raconte ses silences. C’est pas ce que je préfère. La nuit est possessive, elle rend dingue. Dés qu’elle peut elle roule sous mes paupières, m’enveloppe et m’envoie au fond de son ventre noir. Immenses parois de pierres brûlées, cocons de velours sombre, trous d’eaux obscures. Son paysage n’a rien d’électrique, ni de moderne, ni de sage. Il est seulement vaste et désolé.

Les étoiles, c’est du pipeau. La nuit n’en a pas. C’est une illusion d’optique, un fantasme de rêveurs.
La nuit est un bouillon.
Une aspiratrice.
Une factrice.

Ce qu’on voit n’existe déjà plus.

0.13

Faussement timide, mi-chienne mi-louve, la nuit s’annonce du ciel. Elle estompe les bleus clairs et actifs. Grignote. Borde l’horizon d’incendies. Laisse croire que ce qui va suivre peut faire rêver, mais très vite elle avale, déforme, brouille et tombe. Plaf. Couleurs ténèbres. Noir dans le noir. Le sol bouge. La mémoire tremble.

« Je suis la nuit des temps
Invariable
Et m’écoulant
Les lumières me fuient
Et m’indiffèrent
A aucune guerre je me livre
Quand tout sera fini
Je serais la dernière à continuer de vivre »

0.25

Elle regarde sa main qui tremble.

La nuit s’installe dans les nerfs. Le corps, dans la faille. Le corps, terrain de glisse, sans sommeil, œil grand ouvert, déphase. La tête, éponge ou de bois, bataille.
Crache ta bile et tes rumeurs.

Ici, où les murs sont des parois de nuit, nous sommes nombreux. Il n’y a pas de hasard. Nous sommes choisis, comptés.

Moi ? Sans importance, une anecdote, un détail. On m’a emboîté des bras et des jambes, planté des cheveux, enfoncé des yeux, creusé une bouche et des oreilles, bourré d’organes, des trous et des bosses. Même pas la classe d’une héroïne.

Ici, où la nuit goutte à goutte, je tremble. Décompte les heures, je tremble. De quel noir est ce ventre. Tremble.

0.35

Elle déplie le drap. Le fait gonfler au dessus du matelas. Le laisse retomber et recommence.
Déplie des vagues.
Ondes de lumières.
Sur le drap est imprimé : Iso 13XY49592.
Puis elle le lâche et le regarde, étendu, immobile.

Alors je cherche.
Quelque chose qui m’aiderait à traverser la nuit. Qui m’apaiserait.
Faire la nique à la nuit.
Trouver un passage, une transformation.
Un émerveillement.
Un rêve.
Quelque chose dans le genre.

Je suis dans de beaux draps.